L’Anses analyse les risques sanitaires liés à une distribution d’eau sans chlore
La Direction générale de la santé (DGS) a saisi l’Anses le 2 janvier 2023 afin d’évaluer les risques sanitaires associés à une diminution, voire à une suppression, de la chloration des eaux destinées à la consommation humaine (EDCH). Cette réflexion s’inscrit dans un contexte où plusieurs collectivités et exploitants de réseaux étudient des solutions visant à limiter l’usage du chlore afin d’améliorer la qualité organoleptique de l’eau et de réduire la formation de sous-produits de désinfection.
Cette saisine, référencée n°2023-SA-0002, apporte un éclairage particulièrement important pour l’ensemble des acteurs de la chaîne agroalimentaire. En effet, la qualité microbiologique de l’eau constitue un enjeu fondamental pour les industries alimentaires, tant pour la fabrication des produits que pour le nettoyage des équipements, la maîtrise des risques sanitaires et la conformité réglementaire.
Pourquoi le chlore est-il utilisé dans l’eau potable ?
La chloration des eaux regroupe l’ensemble des opérations consistant à ajouter un agent chlorant lors du traitement ou de la distribution de l’eau destinée à la consommation humaine.
Les principaux agents chlorants autorisés sont :
- Le chlore gazeux ;
- L’hypochlorite de sodium ;
- L’hypochlorite de calcium ;
- Le dioxyde de chlore
Ces substances jouent plusieurs rôles essentiels :
1. Assurer la désinfection de l’eau
Le chlore permet l’inactivation d’un grand nombre de bactéries, virus et micro-organismes pathogènes susceptibles d’être présents dans l’eau brute.
Cette fonction demeure l’une des barrières sanitaires les plus efficaces contre les maladies hydriques.
2. Maintenir une protection dans le réseau
Contrairement à d’autres procédés de désinfection, le chlore possède une action rémanente. Cela signifie qu’une concentration résiduelle de chlore libre est maintenue dans les canalisations afin de prévenir les contaminations ultérieures.
Cette caractéristique constitue un avantage majeur pour les réseaux étendus ou complexes.
3. Réaliser des opérations de désinfection corrective
Le chlore est également utilisé lors :
- Des mises en service de réseaux ;
- Des interventions sur les canalisations ;
- Des désinfections de réservoirs ;
- Des traitements d’urgence après contamination.
Ces opérations de « choc chloré » sont indispensables pour restaurer rapidement la sécurité sanitaire d’un réseau.
Pourquoi envisager une réduction du chlore ?
Malgré ses avantages, la chloration n’est pas exempte d’inconvénients.
1.Une altération des qualités organoleptiques
De nombreux consommateurs perçoivent le goût ou l’odeur du chlore comme un défaut de qualité.
Cette perception conduit certaines collectivités à rechercher des solutions alternatives permettant d’améliorer l’acceptabilité de l’eau distribuée.
2.La formation de sous-produits de désinfection
Lorsque le chlore réagit avec la matière organique naturellement présente dans l’eau, il peut générer des sous-produits tels que :
- Les trihalométhanes (THM) ;
- Les acides haloacétiques ;
- D’autres composés organohalogénés.
Ces substances font l’objet d’une surveillance réglementaire en raison de leurs effets potentiels sur la santé lors d’expositions prolongées.
3.Une démarche environnementale
Certaines collectivités cherchent également à réduire leur consommation de produits chimiques dans le cadre de politiques de transition écologique et de préservation des ressources.
Toutefois, l’Anses rappelle que les bénéfices potentiels liés à la diminution du chlore doivent être mis en balance avec les risques microbiologiques associés.
Quels sont les risques d’une distribution sans chlore ?
L’avis de l’Anses met en évidence un point essentiel : l’absence de chlore résiduel augmente significativement les exigences de maîtrise sanitaire.
Sans cette barrière de sécurité, le moindre défaut peut favoriser :
- Le développement bactérien ;
- La prolifération de biofilms ;
- La contamination du réseau ;
- La multiplication de germes opportunistes.
1.Le risque lié aux biofilms
Les biofilms constituent l’une des principales préoccupations identifiées.
Il s’agit de communautés microbiennes capables de se développer sur les surfaces internes des canalisations.
Une fois installés, ces biofilms deviennent particulièrement difficiles à éliminer et peuvent :
- Dégrader la qualité microbiologique de l’eau ;
- Favoriser la persistance de micro-organismes ;
- Accroître le risque de contamination.
Le maintien d’un résiduel chloré contribue habituellement à limiter leur développement.
2.Les contaminations accidentelles
Les réseaux d’eau potable peuvent être exposés à différents événements :
- Travaux sur les canalisations ;
- Ruptures de réseau ;
- Variations de pression ;
- Infiltrations externes ;
- Incidents techniques.
En présence d’un résiduel chloré, les conséquences sanitaires de ces événements peuvent être atténuées.
À l’inverse, un réseau sans chlore devient beaucoup plus vulnérable à ces situations.
Les conditions nécessaires à une distribution sans chlore
L’Anses ne considère pas qu’une suppression du chlore soit impossible. En revanche, elle souligne qu’elle ne peut être envisagée que dans des conditions particulièrement maîtrisées.
Une eau brute de qualité élevée
Le premier prérequis concerne la qualité de la ressource.
Une eau brute peu exposée aux contaminations microbiologiques facilite considérablement la mise en œuvre d’une stratégie de distribution sans chlore.
Les captages doivent bénéficier :
- D’une protection efficace ;
- D’un suivi régulier ;
- D’une maîtrise des activités susceptibles d’impacter leur qualité.
Une filière de traitement robuste
La suppression du chlore nécessite un traitement reposant sur plusieurs barrières complémentaires :
- Filtration performante ;
- Ultrafiltration ;
- Traitement par rayonnement ultraviolet ;
- Ozonation ;
- Procédés membranaires.
L’objectif est de compenser l’absence de désinfection rémanente par un niveau élevé de sécurisation en amont.
Un réseau parfaitement maîtrisé
Les infrastructures de distribution doivent présenter :
- Une excellente étanchéité ;
- Peu de stagnation hydraulique ;
- Un faible vieillissement ;
- Une maintenance rigoureuse.
Les réseaux complexes ou très étendus sont généralement moins adaptés à ce type d’approche.
Une surveillance renforcée
L’Anses insiste sur la nécessité d’un suivi analytique beaucoup plus fréquent.
Cela implique notamment :
- Des contrôles microbiologiques renforcés ;
- Une surveillance continue des paramètres critiques ;
- Des outils de détection précoce des dérives ;
- Des procédures d’intervention rapides.
Une capacité de rechloration immédiate
Même dans les systèmes les plus performants, l’Anses recommande le maintien d’une capacité de rechloration rapide en cas :
- D’incident ;
- De contamination ;
- D’alerte sanitaire ;
- De dégradation de la qualité de l’eau.
Cette mesure constitue un élément central du dispositif de gestion des risques.
Un cadre réglementaire en évolution
Cette réflexion s’inscrit dans un contexte réglementaire marqué par le renforcement des exigences européennes relatives à la qualité de l’eau destinée à la consommation humaine.
La directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine introduit notamment :
- Une approche fondée sur l’analyse des risques ;
- Une surveillance accrue des réseaux ;
- Une meilleure protection des ressources ;
- Une responsabilisation renforcée des exploitants.
Cette directive a été transposée en droit français et conduit progressivement les acteurs à mettre en œuvre une gestion préventive des risques sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en eau.
Pour les professionnels de l’agroalimentaire, cette évolution réglementaire renforce l’importance :
- Des plans de maîtrise sanitaire ;
- Des démarches HACCP ;
- Des analyses de risques ;
- De la qualification des utilités de production.
Quels impacts pour les industries agroalimentaires ?
Même si la saisine concerne principalement l’eau destinée à la consommation humaine, ses conclusions intéressent directement les industriels du secteur alimentaire.
L’eau : une matière première stratégique
Dans de nombreuses activités, l’eau constitue :
- Un ingrédient ;
- Un auxiliaire technologique ;
- Un fluide de nettoyage ;
- Une composante essentielle des procédés industriels.
Toute modification de sa qualité microbiologique peut avoir des conséquences importantes sur :
- La sécurité sanitaire des aliments ;
- La durée de conservation ;
- La conformité réglementaire ;
- La réputation des entreprises.
Renforcer l’analyse des risques
Les exploitants doivent intégrer ces évolutions dans leurs démarches de maîtrise des risques.
Cela implique notamment :
- La vérification régulière de la qualité de l’eau utilisée ;
- L’évaluation des dangers microbiologiques ;
- La révision périodique des études HACCP ;
- La surveillance des exigences réglementaires applicables.
Anticiper les évolutions locales
Certaines collectivités pourraient être amenées à expérimenter ou développer des stratégies de réduction du chlore.
Les entreprises raccordées à ces réseaux devront alors :
- Évaluer les impacts potentiels sur leurs procédés ;
- Adapter leurs contrôles ;
- Renforcer leurs plans de surveillance si nécessaire.
Les principales recommandations de l’Anses
Au terme de son expertise, l’Anses formule plusieurs recommandations majeures :
- Évaluer chaque projet individuellement.
- Mettre en œuvre une approche basée sur l’analyse des risques.
- Garantir une excellente qualité de la ressource.
- Renforcer la surveillance microbiologique.
- Maintenir une capacité de rechloration rapide.
- Assurer une maîtrise complète du réseau de distribution.
- Développer des outils de suivi adaptés aux situations locales.
L’Agence rappelle que la suppression du chlore ne doit jamais conduire à une diminution du niveau de protection sanitaire des consommateurs.
Ce qu’il faut retenir
La saisine n°2023-SA-0002 confirme que le chlore demeure aujourd’hui une barrière sanitaire majeure pour la sécurité de l’eau destinée à la consommation humaine.
Si certaines situations peuvent permettre d’envisager une réduction ou une suppression de la chloration, ces démarches nécessitent un niveau de maîtrise particulièrement élevé reposant sur :
- Une ressource de qualité ;
- Des traitements performants ;
- Un réseau sécurisé ;
- Une surveillance renforcée ;
- Une capacité de réaction immédiate.
Pour les professionnels de l’agroalimentaire, cette expertise rappelle l’importance d’une veille active sur les évolutions réglementaires et sanitaires susceptibles d’impacter la qualité de l’eau utilisée dans les procédés de production.
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